Faites la gym avec lui

9.
Mais si Big Steve connaissait quelque chose dans cette vallée de larmes, c’était les pas de retrait et les feintes, les droites et les contres, les crochets vicieux au corps, les blocages à vous casser le bras. 4boxingnjcolor030207Il savait frapper en reculant et secouer son adversaire, minuter son cross du droit pour qu’il s’écrase en pleine bouche avant le gauche qu’on lui expédiait à toute allure, histoire — Jésus, Marie, Joseph — de le tenir à distance. Il savait tourner la tête sur un ou deux centimètres, éviter un crochet tandis qu’il armait le sien pour cogner dans les côtes, changer d’avis à la dernière seconde pour taper dans le nez au beau milieu de la figure. »

10.

Si on envisageait la boxe comme un langage, Dessaignes en déchiffrait la grammaire. Dans la cave, basse de plafond, étroite, encombrée, opressante, si les boxeurs savaient tout de l’escrime et de la puissance de feu, il leur manquait un véritable gymnase, un meilleur équipement, une méthode complètement aboutie. Big Steve, le voyant religieusement faire sa culture physique dans un coin en fin de séance, avait fini par dire à ses ouailles:

—Faites la gym avec lui. »

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Brighton Beach

8.
« Les compagnies pâquerettes ou daisies, — ainsi baptisées parce qu’elles ne fleurissaient que pour disparaître aussi vite — avaient été une des principales ressources des groupes criminels russes en Amérique au début des années 1990 : elles distribuaient le pétrole au détail sans payer les taxes, et elles étaient dissoutes avant d’être poursuivies. nycs_bmt_brighton_beachIvankov, criminel renommé, connu et redouté dans les rues de Brighton Beach, Brooklyn, sous le nom de Grand-Père, avait été pincé en 1995 dans une affaire d’extorsion, mais il avait constitué la fortune américaine du gang sur la fraude au pétrole. Cette entreprise avait été menée à bien avec la complicité de quatre des cinq Familles new-yorkaises de la Mafia italo-américaine qui contrôlaient les docks, et touchaient d’après des sources autorisées 2 cents par gallon d’essence, générant ainsi  plus de cent millions de dollars de revenus par an à leur profit. »

Black Ghetto Booty

7.
« Il accrocha le bras du Français pour lui coller sous le nez un DVD : Black Ghetto Booty, en grosses lettres gothiques couleur chocolat. Dessaignes fit mine de s’intéresser une fraction de seconde aux magistrales paires de miches afro-américaines qui s’étalaient sur la jaquette dans toute leur gloire primitive. Simultanément, le Français lui saisissait le poignet par en-dessous, une prise solide. Il tira sèchement vers la droite. Le petit homme fit un quart de tour involontaire et le mouvement interrompit net son boniment:

—Du cul noir, mec, sans soutif, sans culotte, du cul noir… Eh, doucement, mec, excuse-moi si je t’ai fait peur… Du cul noir…

Il lui fallut décrire un tour complet pour se retourner vers Dessaignes, déjà deux pas en avant et il n’insista pas, il avait déjà repéré un autre chaland sur le trottoir d’en face. »

Renegade Boxing Club

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6.

« C’était une cave disposée en longueur, où régnait une odeur insistante d’humidité et de sueur, au sol de ciment craquelé de longues fissures sinueuses couleur rose sale sous les quatre ampoules nues qui l’éclairaient. On y accédait par une volée de marches en bois usées par les semelles. Le plafond n’était qu’à une dizaine de centimètres de la tête du Français. Cinq sacs de frappe étaient installés en enfilade jusqu’au fond de la pièce où s’ouvraient deux volets en bois donnant sur un débarras au désordre apocalyptique. La cave était séparée en deux par une suite de colonnes carrées en béton au sommet desquels couraient les tuyaux de chauffage à partir de la chaudière. Sur ce côté de la pièce se trouvait un banc de musculation, des poids et haltères rouillés près d’un entassement de sacs de sport, de tee-shirts et sweat-shirts sales, un vélo en pièces détachées, des tapis de sols poussiéreux… Un peu plus loin, une poire de frappe était fixée au plafond bas, là où traînaient plusieurs cartons pleins de gants de boxe, casques de protection, coquilles. Au fond, près du robinet d’eau et du seau crachoir, le chrono marquant les rounds trônait au-dessus d’une sono et de deux haut-parleurs énormes.boxing030207nj-0021 Un peu à gauche de la radio, deux montants métalliques supportaient plusieurs paires de bandages de protection des mains décolorés, durcis par la crasse et l’usage. Un peu en-deça d’un long miroir piqué collé au mur à environ un mètre des sacs, une plaque encadrée annonçait : Renegade Boxing Club, certified by the New Jersey Amateur Boxing Association. La cave, l’antre des rêves et des démons ». (photos © Sriantha Walpola)

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Greenville, Jersey City, New Jersey

5.
« En descendant chez lui, un soir, venu de Manhattan après avoir enfin obtenu un rendez-vous à l’UNESCO New York — toujours pas de nouvelles de Kribanov   — Dessaignes commit l’erreur de faire le chemin à pied. Il partit sur MLK du mauvais côté — vers Bayonne et les trous d’enfer de la zone, qui n’avaient rien à envier aux pires égouts de Newark. Entrepôts, terrains vagues, groupes patibulaires au coin des rues, silhouettes taciturnes, le capuchon relevé. Les passants étaient soit obèses, soit décharnés, le regard absent, le pas précipité, affolant, mécanique— ou encore beaucoup trop lent par le froid de canard de janvier, suspendu dans le vide pour une éternité chancelante avant de retomber sur l’asphalte. On entendait des cris stridents jaillis de nulle part, des sifflets et des voix rauques, des rires non communicatifs. Ribambelle de femmes seules, à la racole, à la dérive — l’air flou qui rappelle à l’ordre. Les boui-bouis graillonneux, les bars et assimilés — social club, members only — pullulaient dans ce désert, à peine visibles, partout le regard se heurtait aux murailles. Puis les portes étroites s’entrouvraient un instant dans la nuit noire, épais relents de friture suspecte, lourds échos de basses saturées.»

Nostalgia

4.
Le Nostalgia comptait peu de points communs avec le bar du Ritz, peu de chances d’y croiser Madonna. Mais on pouvait acheter toutes sortes de marchandises tombés du camion : de la viande rouge, des chaussures, des sous-vêtements d’hiver et d’été. Assis sur le siège voisin à droite de Big Steve, le Français remarqua que la rangée inférieure des dents de devant manquait à l’appel, que ses phalanges étaient calleuses, noires et épaisses comme du cuir de rhinocéros. Le client assis à sa gauche, un vendeur de fringues qui officiait sur Martin Luther King Drive, l’artère principale du quartier, à la sortie de son 4×4 toute l’année qu’il pleuve, qu’il vente, pas le mauvais bougre d’ailleurs, glissa à Big Steve :
—Fais gaffe, t’es à côté d’un Blanc, ça porte malheur. »

Denise

3
« Denise avait frappé chez Dessaignes, parce que légalement, elle était forcée de déblayer le bout de trottoir sur lequel s’étendait l’immeuble sous peine d’amende, et le propriétaire jamaïcain ne rigolait pas avec ça. Débourser la somme la plus minime le mettait dans tous ses états, même lorsqu’il s’agissait des indispensables travaux d’entretien. Denise avait sa tête des mauvais jours, brouillée, hargneuse. Elle avait donc recruté Dessaignes pour lui venir en aide, à cause de la prétendue ristourne sur son loyer. Contrairement au ciel, le Français cette fois-là était d’humeur clémente — rare, depuis qu’on l’avait expulsé de Moscou et qu’il avait perdu l’infirmière — sinon il l’aurait peut-être envoyé paître, commettant une grosse erreur. Mais Dessaignes avait déblayé beaucoup de neige en Russie, et par des températures plus froides encore. La différence tenait aux outils. En Russie on brisait la neige gelée avec un pieu en fonte appelé lom, et on apprenait vite à ne pas l’enfoncer dans la banquise à grands renforts de biceps, mais à le soulever pour le laisser retomber avec le minimum d’efforts, étoilant la glace d’un réseau de fissures arachnéennes. Ce pieu pesait une tonne et Dessaignes se souvenait de lendemains endoloris — notamment chez l’infirmière — des bras, des épaules, du dos. Il n’aurait jamais cru regretter cet instrument primitif. Dans la Ville Noire, dans le bâtiment pour solitaires où le Français avait élu domicile, au sous-sol, il ne trouva que des pelles à neige en plastique ou en métal mou — efficace contre la poudreuse, effrayant quand il fallait briser la glace. Bien sûr, tout un tas de types, la plupart SDF, écumaient les rues avec un équipement adéquat et faisaient le boulot pour cinq ou six dollars. Mais Denise ne leur faisait pas confiance — Des épaves !… Des éponges !…— et surtout, elle ne voulait pas leur donner cinq dollars. Dessaignes pensait qu’elle avait tort, mais il savait d’ores et déjà que dans ces cas-là, discuter avec elle ne menait à rien. »