Environs de Moscou

1.
La tchatlichnaya où le colosse exerçait les fonctions de tavernier était située au-delà de la rivière, à deux cent mètres environ de la maison de l’infirmière. Il fallait franchir un pont branlant de traverses de chemins de fer entamé par les intempéries, les crues de printemps quand la neige fondait, et un certain nombre de chauffards. Dessaignes contempla la rivière gelée à cette époque de l’année et paniqua un instant : la voiture rouillée sur le côté nord du pont, en amont, avait disparu. Depuis quatre ans qu’il connaissait l’infirmière, et surtout au début, lorsqu’il n’avait pas encore trouvé ses marques dans ce désert, ni tout à fait urbain, ni tout à fait campagnard, il se servait de la voiture rouillée comme point de repère. Les glaces avaient englouti l’épave. Et puis non, elle était toujours là, mais un peu plus loin, peut-être poussée par le courant, plus disloquée, peut-être sous l’effet du gel. Dessaignes en conçut une  impression de soulagement sans mesure. La nuit était complète, à présent, et la température avait baissé de plusieurs degrés. Dessaignes avait oublié sa soif, mais elle revint en force lorsqu’il poussa la porte du bouge, où le colosse l’attendait à une table du fond, vêtu d’un survêtement de coton bleu, une grosse chaîne en or pendait à son cou. Une bouteille de bière d’un demi-litre trônait devant lui. Ni vodka, ni cognac pour accompagner, remarqua Dessaignes. On allait parler sérieusement. Le colosse était assis au-dessus d’un bol de soupe, un plat de chachliks et de pommes sautées, de la salade concombres tomates, des champignons à la poêle. Il fit signe à Dessaignes de s’installer et se retourna aussitôt vers une fille blond filasse qui s’escrimait derrière un comptoir en bois blanc pour commander une deuxième bouteille de bière.

—Buvez, vous devez avoir soif, dit le colosse à Dessaignes.

L’odeur du bouge, grand comme un court de tennis, entièrement en frise de bois blanc, était un mélange composite de chachliks, de vapeurs d’alcool et de tabac, auquel s’ajoutait, remarqua soudain Dessaignes, l’eau de Cologne bon marché dont le colosse s’était aspergé après le sauna. Dessaignes but la bière glacée avec un grand sentiment de reconnaissance pour le colosse.

—Pour que tout se passe sans accrocs, il nous faudrait dans les mille dollars par livraison, dit le colosse.

La gratitude de Dessaignes pour cette brute au nez écrasé, aux petits yeux enfoncés et à la nuque grasse s’évanouit aussitôt. Il allait répondre mais le colosse se reprit presque au bout de quelques secondes:

—… Je veux dire mille euros.

Depuis quelque temps, les Russes dans son genre avaient une nouvelle carte dans leur manche, ils annonçaient un prix en dollars et une fois la transaction en cours exigeaient la somme en euros. Dessaignes secoua la tête avec un sourire las. »

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