Manhattan

2.
Le Russe portait un paquet rectangulaire sous le bras, une boîte cubique enveloppée dans un sac en plastique. À quelques rues au sud du bureau, ils entrèrent dans une cave à cigares, dont l’arrière-salle servait de fumoir. La quasi interdiction du tabac, dans les années 2000, avait donné naissance à cette nouvelle industrie destinée à la classe moyenne pécheresse : Cigar Hall !… On y dégustait des tabacs caraïbes dans la fraternité tamisée du vice où les âmes sœurs ne craignent plus d’afficher leur déchéance.
Kribanov se dirigea vers le comptoir sous les rayons réfrigérés où s’alignaient les cigares et tendit le paquet rectangulaire à un petit Kenyan tout sec, qui lui retourna sa bienvenue en formules ampoulées, avant d’enfouir le paquet dans un tiroir. En approchant du fumoir, Dessaignes vit un homme coiffé d’une Kippah de velours noir assortie à son gilet, assis à l’entrée, entre deux âges, dégarni et mince comme un fil, propre comme un sou neuf, une pipe fumante à la main, lui faire signe à grands gestes bienveillants :
—Venez vous en griller un !… Pour une fois que c’est permis !…
Puis le petit Kenyan du comptoir leur apporta les cigares et deux verres ballon. Kribanov sortit une flasque et versa à boire tandis que le Kenyan, sur un signe de tête du Russe, coupait les cigares, craquait la longue allumette, s’éloignait discrètement. Le Français renifla les vapeurs qui émanaient de son verre, et s’étonna, reconnaissant l’odeur du cognac :
—Ils ont la licence d’alcool ?
Kribanov adressa au Français un regard ironique :
—Non, on n’a pas le droit de boire et fumer au même endroit, dans ce pays. De même, les cigares cubains que nous dégustons ensemble sont illégaux sur le territoire américain, quoique les produits dominicains du même genre, tous de moins bonne qualité, ne puissent rivaliser avec leur excellence. Mais John-Francis Tempoh, qui nous a reçu, aime bien en avoir en réserve à la cave, pour ses meilleurs clients. Alors, il me garde la moitié de la boîte pour fumer en compagnie de mes amis fines gueules…  Il m’en reste encore quelques-uns… Et je lui laisse les autres cigares. Moi vous savez, je circule beaucoup… Y compris dans des lieux où l’on peut acheter en toute légalité des cigares cubains. Du coup, John-Francis Tempoh est plus coulant sur l’alcool. »