Denise

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« Denise avait frappé chez Dessaignes, parce que légalement, elle était forcée de déblayer le bout de trottoir sur lequel s’étendait l’immeuble sous peine d’amende, et le propriétaire jamaïcain ne rigolait pas avec ça. Débourser la somme la plus minime le mettait dans tous ses états, même lorsqu’il s’agissait des indispensables travaux d’entretien. Denise avait sa tête des mauvais jours, brouillée, hargneuse. Elle avait donc recruté Dessaignes pour lui venir en aide, à cause de la prétendue ristourne sur son loyer. Contrairement au ciel, le Français cette fois-là était d’humeur clémente — rare, depuis qu’on l’avait expulsé de Moscou et qu’il avait perdu l’infirmière — sinon il l’aurait peut-être envoyé paître, commettant une grosse erreur. Mais Dessaignes avait déblayé beaucoup de neige en Russie, et par des températures plus froides encore. La différence tenait aux outils. En Russie on brisait la neige gelée avec un pieu en fonte appelé lom, et on apprenait vite à ne pas l’enfoncer dans la banquise à grands renforts de biceps, mais à le soulever pour le laisser retomber avec le minimum d’efforts, étoilant la glace d’un réseau de fissures arachnéennes. Ce pieu pesait une tonne et Dessaignes se souvenait de lendemains endoloris — notamment chez l’infirmière — des bras, des épaules, du dos. Il n’aurait jamais cru regretter cet instrument primitif. Dans la Ville Noire, dans le bâtiment pour solitaires où le Français avait élu domicile, au sous-sol, il ne trouva que des pelles à neige en plastique ou en métal mou — efficace contre la poudreuse, effrayant quand il fallait briser la glace. Bien sûr, tout un tas de types, la plupart SDF, écumaient les rues avec un équipement adéquat et faisaient le boulot pour cinq ou six dollars. Mais Denise ne leur faisait pas confiance — Des épaves !… Des éponges !…— et surtout, elle ne voulait pas leur donner cinq dollars. Dessaignes pensait qu’elle avait tort, mais il savait d’ores et déjà que dans ces cas-là, discuter avec elle ne menait à rien. »

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