Criminels

13.
« Il ne trouvait rien, mais l’envergure des criminels évoqués et de leurs relations l’éberluait, de la Famille Genovese au Mossad, de Marc Rich (un milliardaire spécialiste en eaux troubles grâcié par Bill Clinton) à Joseph Kobzon, chanteur populaire russe et député à la Douma, protecteur de Ivankov et surnommé le « Frank Sinatra russe ». Ismet Khalimov, le protégé de Kribanov, certes, n’arrivait qu’au vingtième rang des lointaines relations. C’était suffisant pour glacer le Français. Comme à chaque fois qu’il avait peur, et c’était à présent quotidien, il mit le cap sur la cave de Big Steve. »

Examen

12.
« La fois suivante, lorsque Dessaignes passa l’examen de traduction consécutive en russe, Anthony Thomas Lee n’était pas là. Il s’agissait ce jour-là d’un crime passionnel, que l’accusation prétendait crapuleux : une jeune femme originaire d’Oulianovsk, Russie Centrale, avait abattu son amant, un quadragénaire marié originaire de Sotchi en Russie du Sud, propriétaire de trois boutiques de téléphones portables dans Brooklyn, parce qu’il refusait de quitter sa femme. Le procureur prétendait que la voleuse de mari avait simplement perdu le contrôle de sa colère en voyant les boutiques lui échapper. Là encore, Dessaignes s’en sortit correctement parce que les idées suivaient une logique imperturbable dans laquelle il était facile de se couler, sans surprise. Il constatait que les changements de rythme et les retournements de situation n’étaient pas prévus au test. »

Pas de palmarès, pas de pognon

11.
boxing030207nj-018« —Ouais, Charles, mais tous ces mecs, on les a mis KO là où ça compte pas, mon vieux, a-t-il dit en espérant faire passer le message à tout le monde, y compris son frère qui se vantait devant les jeunes des rixes du passé. Dans la rue, ou à la salle. C’est marqué nulle part, il n’en reste rien, aucune trace. On est les seuls à le savoir, Charles, aucune trace, aucune preuve, pas de palmarès, pas de pognon. On a fait tout ça pour rien. »

(photos © Sriantha Walpola)

Faites la gym avec lui

9.
Mais si Big Steve connaissait quelque chose dans cette vallée de larmes, c’était les pas de retrait et les feintes, les droites et les contres, les crochets vicieux au corps, les blocages à vous casser le bras. 4boxingnjcolor030207Il savait frapper en reculant et secouer son adversaire, minuter son cross du droit pour qu’il s’écrase en pleine bouche avant le gauche qu’on lui expédiait à toute allure, histoire — Jésus, Marie, Joseph — de le tenir à distance. Il savait tourner la tête sur un ou deux centimètres, éviter un crochet tandis qu’il armait le sien pour cogner dans les côtes, changer d’avis à la dernière seconde pour taper dans le nez au beau milieu de la figure. »

10.

Si on envisageait la boxe comme un langage, Dessaignes en déchiffrait la grammaire. Dans la cave, basse de plafond, étroite, encombrée, opressante, si les boxeurs savaient tout de l’escrime et de la puissance de feu, il leur manquait un véritable gymnase, un meilleur équipement, une méthode complètement aboutie. Big Steve, le voyant religieusement faire sa culture physique dans un coin en fin de séance, avait fini par dire à ses ouailles:

—Faites la gym avec lui. »

Brighton Beach

8.
« Les compagnies pâquerettes ou daisies, — ainsi baptisées parce qu’elles ne fleurissaient que pour disparaître aussi vite — avaient été une des principales ressources des groupes criminels russes en Amérique au début des années 1990 : elles distribuaient le pétrole au détail sans payer les taxes, et elles étaient dissoutes avant d’être poursuivies. nycs_bmt_brighton_beachIvankov, criminel renommé, connu et redouté dans les rues de Brighton Beach, Brooklyn, sous le nom de Grand-Père, avait été pincé en 1995 dans une affaire d’extorsion, mais il avait constitué la fortune américaine du gang sur la fraude au pétrole. Cette entreprise avait été menée à bien avec la complicité de quatre des cinq Familles new-yorkaises de la Mafia italo-américaine qui contrôlaient les docks, et touchaient d’après des sources autorisées 2 cents par gallon d’essence, générant ainsi  plus de cent millions de dollars de revenus par an à leur profit. »

Black Ghetto Booty

7.
« Il accrocha le bras du Français pour lui coller sous le nez un DVD : Black Ghetto Booty, en grosses lettres gothiques couleur chocolat. Dessaignes fit mine de s’intéresser une fraction de seconde aux magistrales paires de miches afro-américaines qui s’étalaient sur la jaquette dans toute leur gloire primitive. Simultanément, le Français lui saisissait le poignet par en-dessous, une prise solide. Il tira sèchement vers la droite. Le petit homme fit un quart de tour involontaire et le mouvement interrompit net son boniment:

—Du cul noir, mec, sans soutif, sans culotte, du cul noir… Eh, doucement, mec, excuse-moi si je t’ai fait peur… Du cul noir…

Il lui fallut décrire un tour complet pour se retourner vers Dessaignes, déjà deux pas en avant et il n’insista pas, il avait déjà repéré un autre chaland sur le trottoir d’en face. »

Renegade Boxing Club

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6.

« C’était une cave disposée en longueur, où régnait une odeur insistante d’humidité et de sueur, au sol de ciment craquelé de longues fissures sinueuses couleur rose sale sous les quatre ampoules nues qui l’éclairaient. On y accédait par une volée de marches en bois usées par les semelles. Le plafond n’était qu’à une dizaine de centimètres de la tête du Français. Cinq sacs de frappe étaient installés en enfilade jusqu’au fond de la pièce où s’ouvraient deux volets en bois donnant sur un débarras au désordre apocalyptique. La cave était séparée en deux par une suite de colonnes carrées en béton au sommet desquels couraient les tuyaux de chauffage à partir de la chaudière. Sur ce côté de la pièce se trouvait un banc de musculation, des poids et haltères rouillés près d’un entassement de sacs de sport, de tee-shirts et sweat-shirts sales, un vélo en pièces détachées, des tapis de sols poussiéreux… Un peu plus loin, une poire de frappe était fixée au plafond bas, là où traînaient plusieurs cartons pleins de gants de boxe, casques de protection, coquilles. Au fond, près du robinet d’eau et du seau crachoir, le chrono marquant les rounds trônait au-dessus d’une sono et de deux haut-parleurs énormes.boxing030207nj-0021 Un peu à gauche de la radio, deux montants métalliques supportaient plusieurs paires de bandages de protection des mains décolorés, durcis par la crasse et l’usage. Un peu en-deça d’un long miroir piqué collé au mur à environ un mètre des sacs, une plaque encadrée annonçait : Renegade Boxing Club, certified by the New Jersey Amateur Boxing Association. La cave, l’antre des rêves et des démons ». (photos © Sriantha Walpola)

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