Greenville, Jersey City, New Jersey

5.
« En descendant chez lui, un soir, venu de Manhattan après avoir enfin obtenu un rendez-vous à l’UNESCO New York — toujours pas de nouvelles de Kribanov   — Dessaignes commit l’erreur de faire le chemin à pied. Il partit sur MLK du mauvais côté — vers Bayonne et les trous d’enfer de la zone, qui n’avaient rien à envier aux pires égouts de Newark. Entrepôts, terrains vagues, groupes patibulaires au coin des rues, silhouettes taciturnes, le capuchon relevé. Les passants étaient soit obèses, soit décharnés, le regard absent, le pas précipité, affolant, mécanique— ou encore beaucoup trop lent par le froid de canard de janvier, suspendu dans le vide pour une éternité chancelante avant de retomber sur l’asphalte. On entendait des cris stridents jaillis de nulle part, des sifflets et des voix rauques, des rires non communicatifs. Ribambelle de femmes seules, à la racole, à la dérive — l’air flou qui rappelle à l’ordre. Les boui-bouis graillonneux, les bars et assimilés — social club, members only — pullulaient dans ce désert, à peine visibles, partout le regard se heurtait aux murailles. Puis les portes étroites s’entrouvraient un instant dans la nuit noire, épais relents de friture suspecte, lourds échos de basses saturées.»

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Nostalgia

4.
Le Nostalgia comptait peu de points communs avec le bar du Ritz, peu de chances d’y croiser Madonna. Mais on pouvait acheter toutes sortes de marchandises tombés du camion : de la viande rouge, des chaussures, des sous-vêtements d’hiver et d’été. Assis sur le siège voisin à droite de Big Steve, le Français remarqua que la rangée inférieure des dents de devant manquait à l’appel, que ses phalanges étaient calleuses, noires et épaisses comme du cuir de rhinocéros. Le client assis à sa gauche, un vendeur de fringues qui officiait sur Martin Luther King Drive, l’artère principale du quartier, à la sortie de son 4×4 toute l’année qu’il pleuve, qu’il vente, pas le mauvais bougre d’ailleurs, glissa à Big Steve :
—Fais gaffe, t’es à côté d’un Blanc, ça porte malheur. »

Denise

3
« Denise avait frappé chez Dessaignes, parce que légalement, elle était forcée de déblayer le bout de trottoir sur lequel s’étendait l’immeuble sous peine d’amende, et le propriétaire jamaïcain ne rigolait pas avec ça. Débourser la somme la plus minime le mettait dans tous ses états, même lorsqu’il s’agissait des indispensables travaux d’entretien. Denise avait sa tête des mauvais jours, brouillée, hargneuse. Elle avait donc recruté Dessaignes pour lui venir en aide, à cause de la prétendue ristourne sur son loyer. Contrairement au ciel, le Français cette fois-là était d’humeur clémente — rare, depuis qu’on l’avait expulsé de Moscou et qu’il avait perdu l’infirmière — sinon il l’aurait peut-être envoyé paître, commettant une grosse erreur. Mais Dessaignes avait déblayé beaucoup de neige en Russie, et par des températures plus froides encore. La différence tenait aux outils. En Russie on brisait la neige gelée avec un pieu en fonte appelé lom, et on apprenait vite à ne pas l’enfoncer dans la banquise à grands renforts de biceps, mais à le soulever pour le laisser retomber avec le minimum d’efforts, étoilant la glace d’un réseau de fissures arachnéennes. Ce pieu pesait une tonne et Dessaignes se souvenait de lendemains endoloris — notamment chez l’infirmière — des bras, des épaules, du dos. Il n’aurait jamais cru regretter cet instrument primitif. Dans la Ville Noire, dans le bâtiment pour solitaires où le Français avait élu domicile, au sous-sol, il ne trouva que des pelles à neige en plastique ou en métal mou — efficace contre la poudreuse, effrayant quand il fallait briser la glace. Bien sûr, tout un tas de types, la plupart SDF, écumaient les rues avec un équipement adéquat et faisaient le boulot pour cinq ou six dollars. Mais Denise ne leur faisait pas confiance — Des épaves !… Des éponges !…— et surtout, elle ne voulait pas leur donner cinq dollars. Dessaignes pensait qu’elle avait tort, mais il savait d’ores et déjà que dans ces cas-là, discuter avec elle ne menait à rien. »

Manhattan

2.
Le Russe portait un paquet rectangulaire sous le bras, une boîte cubique enveloppée dans un sac en plastique. À quelques rues au sud du bureau, ils entrèrent dans une cave à cigares, dont l’arrière-salle servait de fumoir. La quasi interdiction du tabac, dans les années 2000, avait donné naissance à cette nouvelle industrie destinée à la classe moyenne pécheresse : Cigar Hall !… On y dégustait des tabacs caraïbes dans la fraternité tamisée du vice où les âmes sœurs ne craignent plus d’afficher leur déchéance.
Kribanov se dirigea vers le comptoir sous les rayons réfrigérés où s’alignaient les cigares et tendit le paquet rectangulaire à un petit Kenyan tout sec, qui lui retourna sa bienvenue en formules ampoulées, avant d’enfouir le paquet dans un tiroir. En approchant du fumoir, Dessaignes vit un homme coiffé d’une Kippah de velours noir assortie à son gilet, assis à l’entrée, entre deux âges, dégarni et mince comme un fil, propre comme un sou neuf, une pipe fumante à la main, lui faire signe à grands gestes bienveillants :
—Venez vous en griller un !… Pour une fois que c’est permis !…
Puis le petit Kenyan du comptoir leur apporta les cigares et deux verres ballon. Kribanov sortit une flasque et versa à boire tandis que le Kenyan, sur un signe de tête du Russe, coupait les cigares, craquait la longue allumette, s’éloignait discrètement. Le Français renifla les vapeurs qui émanaient de son verre, et s’étonna, reconnaissant l’odeur du cognac :
—Ils ont la licence d’alcool ?
Kribanov adressa au Français un regard ironique :
—Non, on n’a pas le droit de boire et fumer au même endroit, dans ce pays. De même, les cigares cubains que nous dégustons ensemble sont illégaux sur le territoire américain, quoique les produits dominicains du même genre, tous de moins bonne qualité, ne puissent rivaliser avec leur excellence. Mais John-Francis Tempoh, qui nous a reçu, aime bien en avoir en réserve à la cave, pour ses meilleurs clients. Alors, il me garde la moitié de la boîte pour fumer en compagnie de mes amis fines gueules…  Il m’en reste encore quelques-uns… Et je lui laisse les autres cigares. Moi vous savez, je circule beaucoup… Y compris dans des lieux où l’on peut acheter en toute légalité des cigares cubains. Du coup, John-Francis Tempoh est plus coulant sur l’alcool. »

Environs de Moscou

1.
La tchatlichnaya où le colosse exerçait les fonctions de tavernier était située au-delà de la rivière, à deux cent mètres environ de la maison de l’infirmière. Il fallait franchir un pont branlant de traverses de chemins de fer entamé par les intempéries, les crues de printemps quand la neige fondait, et un certain nombre de chauffards. Dessaignes contempla la rivière gelée à cette époque de l’année et paniqua un instant : la voiture rouillée sur le côté nord du pont, en amont, avait disparu. Depuis quatre ans qu’il connaissait l’infirmière, et surtout au début, lorsqu’il n’avait pas encore trouvé ses marques dans ce désert, ni tout à fait urbain, ni tout à fait campagnard, il se servait de la voiture rouillée comme point de repère. Les glaces avaient englouti l’épave. Et puis non, elle était toujours là, mais un peu plus loin, peut-être poussée par le courant, plus disloquée, peut-être sous l’effet du gel. Dessaignes en conçut une  impression de soulagement sans mesure. La nuit était complète, à présent, et la température avait baissé de plusieurs degrés. Dessaignes avait oublié sa soif, mais elle revint en force lorsqu’il poussa la porte du bouge, où le colosse l’attendait à une table du fond, vêtu d’un survêtement de coton bleu, une grosse chaîne en or pendait à son cou. Une bouteille de bière d’un demi-litre trônait devant lui. Ni vodka, ni cognac pour accompagner, remarqua Dessaignes. On allait parler sérieusement. Le colosse était assis au-dessus d’un bol de soupe, un plat de chachliks et de pommes sautées, de la salade concombres tomates, des champignons à la poêle. Il fit signe à Dessaignes de s’installer et se retourna aussitôt vers une fille blond filasse qui s’escrimait derrière un comptoir en bois blanc pour commander une deuxième bouteille de bière.

—Buvez, vous devez avoir soif, dit le colosse à Dessaignes.

L’odeur du bouge, grand comme un court de tennis, entièrement en frise de bois blanc, était un mélange composite de chachliks, de vapeurs d’alcool et de tabac, auquel s’ajoutait, remarqua soudain Dessaignes, l’eau de Cologne bon marché dont le colosse s’était aspergé après le sauna. Dessaignes but la bière glacée avec un grand sentiment de reconnaissance pour le colosse.

—Pour que tout se passe sans accrocs, il nous faudrait dans les mille dollars par livraison, dit le colosse.

La gratitude de Dessaignes pour cette brute au nez écrasé, aux petits yeux enfoncés et à la nuque grasse s’évanouit aussitôt. Il allait répondre mais le colosse se reprit presque au bout de quelques secondes:

—… Je veux dire mille euros.

Depuis quelque temps, les Russes dans son genre avaient une nouvelle carte dans leur manche, ils annonçaient un prix en dollars et une fois la transaction en cours exigeaient la somme en euros. Dessaignes secoua la tête avec un sourire las. »