20/ Comme un nourrisson

« Dès que le poing droit se tendit, armé de l’automatique, les passants se volatilisèrent. Dessaignes se jeta à terre, atterrissant en roulé-boulé sur l’asphalte, parvenant à sauver la bouteille de vin par miracle au creux des bras comme un nourrisson… »

19/ Big Steve

Big Steve se mit à parler d’une voix lente pour faire baisser la tension. Dans les moments d’urgence, l’accent noir du Sud profond, dilatant les mots en guimauve au barbecue, revenait peupler la gorge de l’habitant de Jersey City. Les jeunes rassemblés là avaient les épaules houleuses, les yeux noirs chauffés à blanc et dans leurs grondements roulaient des échos de Bagdad.

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(photo © Sriantha Walpola)

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18.

Aux abords des derniers cercles de la damnation, au bout de la ligne de bus, les gangs tiraient à vue sur toutes les taches du paysage, sans discrimination. Ils flinguaient les leurs aussi, mais ils avaient des raisons pour ça.

Le mannequin

17.
« Le mannequin tatare leva les paupières. Elle était entièrement vêtue de bleu, qui mettait en valeur ses yeux, sa peau ivoire, et sa blondeur de moisson. Les formes féminines étaient à peine esquissées sur cette chair d’une minceur irrémédiable. Ces traits presque androgynes étaient contredits par la féminité hyper-réelle du visage. Elle était d’une taille et d’une corpulence réduite pour la fille d’une grande femme et d’un homme trapu, massif. Elle était assez petite pour un mannequin, même pas le mètre soixante-dix, mais ses proportions étaient idéales pour les magazines, et le choc des confins, visible sur ses traits, lui conférait une mélancolie très majestueuse sur papier glacé. »

Perdre le fil

16.
« Quand vint le tour de Prince, il rassura ses entraîneurs en circulant autour du Portoricain comme en plein slalom au Jeux Olympiques, en le bombardant de loin, à l’abri des coups de boutoir du taureau des Caraïbes. Il ne cognait pas assez fort et le Portoricain traversait ses gauches comme s’il allait aux prunes. Prince se mit à enchaîner un crochet du même bras derrière le direct. Le Portoricain pilait net à chaque fois, il avait horreur de ce dos d’âne sur la route. Ça lui faisait perdre le fil. »

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19.
« Petit-Steve avait affaire à un boxeur dangereux. Grand et sec, l’air de rien question puissance, longiligne aux muscles décharnés, mais il fallait se méfier, un direct lancé d’aussi loin percutait comme un coup de matraque. Petit-Steve était du genre à ne pas faire de prisonniers. Du coup, en attaque frontale d’artillerie lourde, il prenait des coups. Or, les Saintes Écritures étaient très claires là-dessus : il fallait les accepter, mais pas les prendre — il n’y a pas de bon encaisseur. Contre un adversaire de plus grande taille, le style de puncheur de Petit-Steve était un handicap. »

(photos © Sriantha Walpola)

Argot

15.
« Pourquoi se servait-il d’un argot de colonie pénitentiaire soviet dont Dessaignes ne possédait pas encore tous les tenants et aboutissants mais qui lui semblait fort bien maîtrisé, et obscurci d’une grille codée impénétrable ? »

Prince et Petit Steve

14.

« Puis il sortait du ring et Prince et Petit Steve boxaient avec les indigènes: des Portoricains pour la plupart, mais aussi d’un groupe de Polonais et d’Irlandais affûtés comme des rasoirs, venus de Bayonne : une équipe de Blancs efflanqués, blonds comme les blés, méchants comme des teignes, entre les cordes. Ils étaient patronnés par un entraîneur couperosé en blouson rockabilly bleu électrique, ancien espoir des mi-lourds — Dessaignes n’avait jamais vu personne trimballer sa bedaine avec tant d’élégance. Et les Renegades en faisaient baver à tout le monde, démontrant la science de Big Steve : sans ring et quasiment sans matériel, largué dans un sous-sol obscur, ils apprenaient la guérilla, la guerre de positions, l’offensive, la contre-guérilla, la défense et l’embuscade. »boxing030207nj-089

(photos © Sriantha Walpola)